Obligement - L'Amiga au maximum

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Dossier : Histoire de l'Amiga - année 1985
(Article écrit par David Brunet - avril 2008)


1985 : en avance sur son temps

Après trois ans de développement dont un sous l'égide de Commodore, l'Amiga pouvait enfin être lancé commercialement. L'année 1985 vit ainsi l'arrivée du premier Amiga de l'histoire dans un marché informatique bien moins avancé technologiquement que lui.

La guerre Atari ST/Amiga commence vraiment

Alors que Commodore concentrait ses efforts sur l'Amiga, Atari, contrôlé par Jack Tramiel depuis juillet 1984, n'avait pas abandonné son objectif de dominer le marché des micro-ordinateurs 16 bits. À l'aide de matériels et de logiciels prêts à l'emploi, la société construisit alors sa propre plate-forme 16/32 bits, l'Atari ST, en un temps record. L'accord pour s'octroyer les puces spécifiques Amiga avait capoté l'année précédente et les premiers modèles d'Atari ST (260 ST et 520 ST) apparurent plusieurs semaines avant l'Amiga.

Techniquement, l'Atari ST était équipé de composants de qualité plus faible par rapport à l'Amiga (moins de couleurs, moins de fonctions). Mais son niveau technique (68000 à 8 MHz, écran 320x240 en 16 couleurs, 512 ko de mémoire...) était supérieur aux autres ordinateurs de cette période et il connut un vif succès. De plus, sa conception simple le rendit bien meilleur marché et plus facile à fabriquer. Les nouvelles machines de Tramiel utilisaient un portage 68k du système d'exploitation CP/M, sur lequel fut intégré l'interface utilisateur GEM. Le résultat donna un système d'exploitation relativement intuitif mais monotâche et à l'aspect verdâtre peu attrayant.

Atari 520 ST GEM
L'Atari 520 ST et le GEM

Jack Tramiel réussit ainsi à se venger de son ancienne entreprise, Commodore, en sortant en premier une nouvelle plate-forme 16/32 bits. Cette rancoeur entre personnes et entreprises allait déboucher sur une véritable guerre des ordinateurs. L'Amiga avait déjà un grand concurrent.

Les dernières touches du développement Amiga

En ce début d'année 1985, alors que la machine était quasiment prête, de nombreux éléments du système d'exploitation restaient à faire ou à être peaufinés. Par exemple, Intuition (l'interface utilisateur et le système de fenêtres/menus), qui était prévu à l'origine pour être entièrement piloté à la souris, prit du temps pour être intégré à un système d'exploitation complet. Le noyau, Exec, était lui presque terminé. Le plus gros du travail fut celui porté sur CAOS (Commodore-Amiga Operating System), qui s'occupait notamment de gérer les disques, et qui fonctionnait par-dessus le noyau Exec. Les bases de la conception de CAOS furent définies par Carl Sassenrath en 1983 mais une grande partie de son développement fut sous-traitée à une société tierce. Et lorsque cette dernière apprit qu'Amiga Inc. fut rachetée par Commodore, elle voulut revoir à la hausse sa contribution financière. Commodore tenta de négocier mais cela échoua.

Afin de trouver une alternative et de tenir les délais, Commodore employa, en mars, les développeurs britanniques de MetaComCo (avec à sa tête Tim King) pour porter une version de leur système d'exploitation, TripOS (TRIvial Portable Operating System), et pour l'incorporer au code existant. TripOS avait beaucoup des caractéristiques de CAOS mais fut un remplaçant de qualité inférieure, notamment au niveau de l'optimisation du code source (développé en BCPL, l'ancêtre du C) et de ses possibilités (pistage des ressources, gestion mémoire...). TripOS fut renommé AmigaDOS. Les résultats étaient assez loin des espérances de Jay Miner et de son équipe mais, en contrepartie, le retard du système d'exploitation fut limité (l'adaptation de TripOS ne prit que trois semaines).

Le 17 mars 1985, Commodore-Amiga Inc. enregistra la nom de "Workbench". Ce nom qui signifie "atelier" allait devenir le nom du système d'exploitation bien que dans la réalité, il n'était que la partie utilisée en tant que bureau ou gestionnaire de fichiers.

En mai 1985, un ajout pas si anodin que cela fut réalisé sur l'Amiga : un thème musical fut inclus lors du démarrage de la machine. Cela permettait de tester par la même occasion l'audio de la machine à chaque démarrage. Ce thème fut l'oeuvre de Siegfried W. Bleher.

Les derniers mois avant le lancement de l'Amiga furent mis à profit par Jay Miner pour finaliser la documentation technique et logicielle. Il eut également une idée originale pour saluer ses collègues : il souhaita voir la signature des 51 employés d'Amiga Inc. et des ingénieurs de Commodore gravée sur la face intérieure du boîtier de la machine. La "signature" de Joe Pillow (la place réservée au Lorraine dans l'avion pour le CES de janvier 1984) et de Mitchie (la chienne de Jay Miner) furent également de la partie.

Signatures Amiga
Les signatures sur la face intérieure de l'Amiga

Lancement du Commodore Amiga

Onze mois après que le rachat d'Amiga Inc., Commodore dévoila le produit de cette union. L'Amiga (qui était également nommé "Commodore Amiga" ou bien "Amiga 1000") fut présenté au Lincoln Center à New York le 23 juillet 1985 lors d'une cérémonie grandiose et très bien préparée.

Amiga
L'Amiga 1000

Des démonstrations furent notamment faites par Robert Pariseau, l'un des ingénieurs de l'Amiga, et elles furent de genre multiple : affichage des 4096 couleurs simultanées, affichage d'une image (un babouin) dans une définition de 640x400, remplissage de couleur dans un triangle (sans passer par le processeur, mais avec l'aide des coprocesseurs pour une vitesse optimale), démonstration de collision de sprites, introduction au multitâche (création de deux graphiques simultanés issus de mêmes données numériques), interprétation d'une musique à partir du clavier (l'Amiga qui se transformait ainsi en piano), écoute de la synthèse vocale, émulation d'un IBM PC sous DOS (via le premier émulateur PC sur Amiga : Amiga Transformer, bien que très lent), etc. pour finir sur la démo de la Boing Ball montrée un an auparavant. L'Amiga réunissait, en une seule machine grand public, certaines des meilleures technologies informatiques.

Démonstration Démonstration

Pour ce lancement, Commodore avait embauché Andy Warhol et Deborah Harry (la chanteuse de Blondie) pour démontrer les capacités graphiques de leur nouvelle machine en utilisant une version encore en développement de ProPaint de chez Island Graphics. Ils furent accompagnés par un morceau entièrement synthétisé par Roger Powell et Mike Boom, l'auteur de Musicraft.

Démonstration Démonstration
Andy Warhol travaillant sur un graphisme

L'attente fut longue pour la sortie de l'Amiga. La raison en était toujours la même : finir le système d'exploitation. Celui-ci fut d'ailleurs encore retravaillé les semaines après la présentation du Lincoln Center, ce qui poussa la date de commercialisation de l'Amiga à septembre 1985.

Une technologie avant-gardiste

Il était difficile de décrire l'avance prise par l'Amiga comparé aux autres systèmes. Ils étaient tous monotâches. Apple avait une interface graphique, mais elle était limitée par un affichage sur moniteur noir et blanc. De leur côté, les PC étaient toujours basés sur DOS, un horrible système en mode texte, avec une palette de 16 couleurs maximum et un système sonore préhistorique (avec de simples "bip"). La société Microsoft avait tout juste annoncé et fait des démonstrations de Windows 1.0, un système d'exploitation avec une interface utilisateur graphique, mais toujours monotâche.

Son jeu de puces spécialisées (Agnus, Denise, Paula) était conçu pour traiter certaines données et ainsi décharger le processeur 68000. Paula gérait l'audio sur quatre voies stéréo et de qualité remarquable. Denise (anciennement Daphne) s'occupait de l'affichage graphique : 32 couleurs en résolution 320x200, 4096 couleurs en mode HAM6, gestion de multiples résolutions (dont celles entrelacées qui permettaient de doubler le nombre de ligne, malgré un scintillement peu gracieux). Enfin, Agnus contrôlait la mémoire qui était matérialisée sous deux formes : la mémorie Chip et la mémoire Fast. La première des deux était accessible pour le processeur et les puces spécialisées. La mémoire Fast était, elle, disponible uniquement pour le processeur et extensible à 8 Mo. Agnus incluait également 25 canaux DMA et deux fonctions très efficaces : le Blitter et le Copper. Le Blitter avait la faculté de déplacer de gros blocs mémoires de façon très rapide alors que le Copper était spécialisé dans la manipulation graphique (sprites, registres de couleurs...). Avec les capacités de ses puces propriétaires, l'Amiga était au-dessus du lot.

L'Amiga avait également une autre carte dans sa manche : il était compatible avec la TV et pouvait être utilisé pour le titrage vidéo. Une tâche que le Mac et le PC ne pouvaient pas faire. Cela attira de nombreux clients dont Electronic Arts qui devint l'éditeur le plus actif de la plate-forme. Trip Hawkins, le patron de cette société, annonça : "L'Amiga va révolutionner l'industrie de l'ordinateur familial. C'est le premier ordinateur domestique qui dispose de tout ce que vous voulez pour toutes les principales utilisation d'un ordinateur familial, comme l'éducation, le divertissement et la bureautique. Les applications que nous sommes en train de développer sur Amiga vont vous couper le souffle. Nous pensons que l'Amiga, grâce à sa puissance, son audio et ses graphismes incomparables, donnera à Electronic Arts et à toute l'industrie un très bel avenir !".

Trip Hawkins
Trip Hawkins de chez Electronic Arts

Le système d'exploitation était fourni sur trois disquettes. La première était le "Kickstart" qui devait être lancé en premier pour initialiser la machine, la deuxième était le "Workbench" (le bureau ou gestionnaire de fichiers) et la troisième, "Extras", renfermait quelques programmes additionnels comme ABasic, un interpréteur de langage BASIC.

Pour le Kickstart, l'idée de base était de l'inclure dans une ROM sur la machine. Mais cette version en ROM n'était pas suffisamment stable pour être exploitable (la machine a été terminée avant le système). L'Amiga a donc été commercialisé avec son Kickstart sur disquette.

Le système avait lui aussi des caractéristiques uniques. Par exemple le fait d'être en multitâche préemptif (il pouvait lancer plusieurs programmes simultanément, et gérer les priorités affectées aux tâches) ou bien la gestion des écrans multiples. Chaque écran pouvait avoir une résolution et une profondeur de couleurs différentes des autres, et être malgré tout affichés simultanément.

Cependant, la version 1.0 du système d'exploitation distribuée avec l'Amiga présentait pas mal de bogues. Le simple fait de bouger trop vite une fenêtre plantait la machine. Une mise à jour 1.1, gratuite, apparut ainsi en décembre 1985, bien qu'encore d'une stabilité douteuse. Elle inclut notamment la gestion de l'affichage PAL (en plus du NTSC), la notion de version pour les fichiers et de nouveaux outils comme une calculatrice et un éditeur d'icônes. A noter également que le compilateur ABasiC de MetaComCo fut remplacé par l'AmigaBasic, un BASIC conçu par Microsoft qui signa l'un de ses rares programmes pour Amiga. Certains éditeurs attendirent l'arrivée de cette version 1.1 avant de commercialiser leurs programmes.

Le Workbench disposait de couleurs bleu/orange/blanc/noir un peu criardes. Ceci était voulu car Commodore voulait obtenir le meilleur contraste possible, même sur les moniteurs de piètre qualité.

Amiga Workbench 1.0
Amiga Workbench 1.0

Le premier numéro d'Amiga World, le premier magazine Amiga au monde, sortit en juillet 1985, avant même que le premier Amiga fut disponible pour le public. Le magazine, dans un numéro suivant, revenait bien évidemment sur la présentation élogieuse au Lincoln Center mais ce ne fut pas le cas de certains autres magazines, plus généralistes, qui y voyaient beaucoup de choses inutiles pour un ordinateur (trop de couleurs, le multitâche, les possibilités vidéo...). L'Amiga était trop en avance sur son temps pour être compris de tout le monde.

Amiga World
Andy Warhol en couverture sur le troisième numéro d'Amiga World

Une logithèque à créer

L'Amiga était compatible avec rien, il fallait donc créer toute sa logithèque de zéro. Des Amiga de présérie avaient été envoyés à quelques développeurs, les mois avant son lancement, pour créer ses premières applications commerciales. Il ne fut donc pas surprenant de voir apparaître, en premier, des compilateurs ou outils de développement de tout poil, comme l'ABasiC (écrit par MetaComCo et inclut avec les Amiga 1000), l'Amiga Macro Assembler (de MetaComCo/Commodore), les outils de Lattice (C, compilateur croisé MS-DOS, LMK Make, MacLibrary, Screen Editor) ou encore la première implémentation du langage Pascal.

ABasiC
ABasiC 1.00 sur Amiga

Electronic Arts, qui travaillait sur plusieurs projets logiciels, collabora avec Commodore pour créer l'Interchange File Format (alias IFF), un format de stockage des données des fichiers pour faciliter le transfert des données entre logiciels. Divers sous-types furent créés pour les images (ILBM), les sons (8SVX), la musique (SMUS), la vidéo (ANIM) et le texte. Ceci jeta les bases du systèmes de datatypes de l'Amiga.

Dan Silva, pour Electronic Arts, réécrivit Prism, son logiciel de création graphique pour PC (qui était un portage amélioré de Doodle pour les machines Xerox) et le sortit sur Amiga courant novembre 1985 sous le nom de Deluxe Paint. Ce logiciel, qui rentra dans l'histoire, offrait des capacités inédites pour un ordinateur personnel. Son succès fut immédiat et plus de la moitié des utilisateurs Amiga achetèrent ce produit. Avec Graphicraft (variante familiale de ProPaint, qui ne fut finalement pas commercialisé), il y avait donc deux logiciels graphiques pour les débuts de l'Amiga : il s'agissait de son domaine de prédilection.


Deluxe Paint

Les autres gros secteurs virent aussi arriver leurs logiciels comme Musicraft pour la création musicale, Textcraft (d'Arktronics) pour le traitement de texte, Financial Plus (de Byte by Byte Corp) pour la gestion ou encore PCLO Amiga CAD (de SoftCircuits) pour la conception assistée par ordinateur.

Malgré une machine avec des possibilités audio et vidéo certaines, les premiers jeux sur Amiga furent de qualité limitée. Electronic Arts était également présent sur ce marché avec la diffusion de trois des rares jeux commercialisés cette année : le jeu de stratégie/réflexion Archon (conçu par Free Fall) ainsi que Seven Cities of Gold et One-On-One (tous deux créés par Digital Creations). L'autre acteur majeur de la scène ludique Amiga était Activision qui publia le jeu d'aventure Mindshadow et aussi l'étrange jeu de piratage/espionnage Hacker, livré sans aucune information ni documentation (afin de mettre le joueur "dans le bain"). Quasiment tous les jeux publiés sur Amiga en 1985 n'étaient que des adaptations d'autres plates-formes : l'Amiga avait encore tout à prouver dans ce domaine.

Archon Hacker
Archon et Hacker

Les premiers utilisateurs Amiga s'organisèrent aussi. Le premier groupe d'utilisateurs Amiga fut le FAUG (First Amiga User Group) créé à Palo Alto dans la Silicon Valley, par Paul Montgomery, qui fondera un an plus tard la société NewTek. Ce groupe était très lié avec les ingénieurs de l'Amiga et son premier membre fut d'ailleurs Jay Miner, le père de l'Amiga. Le second groupe d'utilisateurs fut également créé aux États-Unis, il s'agissait du JAUG (Jersey Amiga User Group) fondé par Perry Kivolowitz de la société ASDG et Eric Lavitsky.

Un démarrage commercial lent

Malgré de formidables capacités, l'Amiga 1000 eut un démarrage commercial plus que difficile durant l'année 1985. Cela était dû à plusieurs raisons : son prix, la stratégie marketing de Commodore, un marché limité à l'Amérique du Nord et sa logithèque.

Son prix de lancement de 1295 $ (1750 $ avec moniteur couleur) pour la version avec 256 ko de mémoire était jugé trop élevé (l'Atari 520 ST était vendu moitié moins, 700 $). De par ses possibilités, l'Amiga pouvait être vendu en tant que machine pour les professionnels mais Commodore préféra imiter la stratégie d'Atari en ciblant le marché du grand public. Mais cela était bien difficile avec un tel prix.

L'Amiga était peut-être mal placé dans la gamme Commodore : l'entreprise était connue pour ses ordinateurs bon marché (VIC 20, C64...) et s'était immiscée dans la gamme, porteuse, des compatibles PC pour le monde des affaires (les PC-10 et PC-20). Le vrai marché de l'Amiga restait encore à trouver, c'était une question de positionnement. Et d'un point de vue géographique, ce marché était limité aux États-Unis et au Canada. L'Amiga était au standard NTSC et rares furent les non Américains à acheter la machine.

L'autre argument qui freina la progression de l'Amiga fut sa logithèque. Elle était encore naissante et ne rivalisait pas avec celle du Macintosh ou du PC. L'Amiga jouait aussi les seconds rôles sur le plan des sorties de jeux, largement devancé par l'Atari ou le Commodore 64, mieux soutenus par les éditeurs.

Du côté des finances de Commodore, ce n'était pas au beau fixe. La guerre des prix pour le C64 réduisait fortement ses bénéfices. La société avait investi 27 millions de dollars dans l'Amiga et, en fin d'année, les ventes n'avaient pas grimpé aussi vite qu'elle l'aurait voulu. Les campagnes publicitaires peu efficaces et les problèmes de production ont résulté en des ventes de seulement 35000 machines durant l'année 1985 (loin derrière l'Atari ST qui, lui, était disponible, par exemple, dans le réseau de distribution Sears). Ainsi, fin 1985, Commodore passa près de la banqueroute avec une dette de 237 millions de dollars. Son conseil d'administration arriva néanmoins à convaincre les créanciers d'un délai supplémentaire afin de passer Noël.

L'année 1985 vit donc l'arrivée des premières machines 16/32 bits de Commodore et Atari. Mais chose anecdotique, l'Amiga fut construit par des anciens de chez Atari (Jay Miner) alors que l'Atari ST fut fabriqué par des anciens de chez Commodore (Jack Tramiel).


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