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Entrevue avec Philippe Ulrich
(Entrevue réalisée par Michel Desangles et extraite de Joystick - février 1990)


Philippe Ulrich, cofondateur d'ERE Informatique récemment passé avec armes et bagages chez Virgin (en tant que Directeur de la Production Nationale), musicien, informaticien, scénariste, créateur visionnaire, mégalomane et génial, nous accueille chez lui pour un entretien à bâtons rompus.

Philippe Ulrich

- Est-ce que vous n'accentuez pas volontairement votre ressemblance avec Jean-Michel Jarre ?

On a à peu près le même âge, un peu la même culture, on s'est rencontré plusieurs fois, on avait même des projets ensemble, mais à l'époque je n'étais pas encore en position de réaliser ce que je voulais faire, mais rien ne dit que ça ne se concrétisera pas un jour. Il faut dire aussi qu'on devait travailler pour un concert qui aurait du avoir lieu à Tokyo et qui a été annulé. Mais on a des amis communs depuis très longtemps, Michel Geins notamment (collaborateur artistique de Jean-Michel Jarre, NDLR). La rencontre s'est faite naturellement. On a discuté musique, informatique, à ce moment-là on faisait Captain Blood avec Didier Bouchon, et il m'a donné les droits d'exploitation de sa musique pour le générique. Sympa.

- Il est donc probable que vous travailliez ensemble dans le futur.

Pas en ce moment à cause de mon travail, mais il est évident que comme nous avons les mêmes centres d'intérêt, informatique, musique électronique - et des musiciens comme ça, il n'y en a pas des tonnes. L'autre jour, j'étais à Londres, et le taxi que j'ai pris a pesté contre Jean-Michel Jarre parce que son concert avait causé des embouteillages monstrueux. C'est une des personnalités françaises qui rayonnent à l'étranger. Il est évident que s'il y a une possibilité, nous travaillerons ensemble avec plaisir.

- Parlons boulot. C'est Infogrames qui vous a mis sur la touche ou c'est vous qui avez décidé de partir ?

Historiquement, il y a eu ERE Informatique, au départ, qui luttait au niveau de la qualité des produits avec notamment deux sociétés, à savoir Loriciel et Infogrames. Là-dessus, ERE Informatique s'est trouvé dans des difficultés financières, pas à cause des produits mais à cause de la distribution, par exemple, que l'on n'a pas maîtrisée suffisamment, alors qu'Infogrames et Loriciels l'ont maîtrisée tout de suite. On était trop petits, en fait. Et puis on n'était pas des gestionnaires. Alors Infogrames est rentré dans ERE Informatique, mais on a gardé notre identité complète. C'est-à-dire que nos produits étaient réalisés à Paris, indépendamment.

- Pourquoi Infogrames et pas Loriciel ?

L'un des associés d'ERE Informatique a choisi de vendre une partie de ses parts à Infogrames. Cela s'est fait vraiment par hasard. Et puis il y a deux écoles bien distinctes dans le domaine du développement : d'une part, les salariés, qui travaillent au bureau huit heures par jour, et puis il y a les indépendants. Il s'est trouvé que moi, complètement immergé dans le milieu du spectacle, j'ai toujours considéré qu'un auteur, c'était quelqu'un qui travaillait chez lui, éventuellement avec des équipes, comme dans la musique, il y a des arrangeurs, des musiciens, on rentre en studio pour enregistrer. Mais lorsque le produit sort, il a quelque chose de l'auteur, il n'est pas impersonnel. C'est une méthode que j'ai défendue. Pendant six ans, sur les quelques centaines d'auteurs que j'ai reçus et avec lesquels nous avons travaillé, il y en a une quinzaine avec qui il s'est vraiment passé quelque chose.

Ce principe de travail fait que lorsque le produit est terminé, il n'a pas coûté un centime à l'éditeur. Vu la trésorerie de l'époque, il n'était pas question de donner des avances, et donc les droits d'auteur étaient assez conséquents. Et au bout de trois mois, il faut bien les payer, ces droits d'auteur, d'autant que lorsque le produit marche, ça peut être une véritable rente. La seule arme qu'on avait à l'époque, c'était de faire de très bons produits. On les a fait et il s'est trouvé un moment où les sommes qui nous étaient dues étaient assez importantes, et il fallait donc un climat de confiance absolue pour que cela fonctionne. Malheureusement, ce climat de confiance n'a pas fonctionné. Ceci dit, Infogrames a respecté ses engagements contractuels. Il n'y a eu que des retards et des divergences de vues. Cela doit être un problème de culture entre Lyon et Paris.

- Eux conçoivent l'informatique comme un travail de salarié ?

C'est un peu ça, ils disaient que si les auteurs n'étaient pas contents, ils en trouveraient d'autres, il y a eu une période pendant laquelle les auteurs se sont sentis un peu seuls, il y avait des retards... Là-dessus, les auteurs existent toujours aujourd'hui, ils continuent à développer et ils sont libres d'aller signer leurs produits où ils veulent, ils ne sont engagés contractuellement nulle part. Comme il y a eu un licenciement collectif du personnel d'ERE Informatique, il fallait que je trouve des solutions pour préparer un terrain favorable à la création d'autre chose.

- Le licenciement a donc été fait par Infogrames ?

Oui. C'était une décision dramatique à l'époque, mais il fallait la faire. En fait, ce sont deux visions, deux écoles différentes. Ce qu'il nous fallait, et qu'on a trouvé chez Virgin, c'est la maîtrise de la distribution, aux États-Unis et en Europe, et puis la distribution Sega, donc peut-être des licences sur Sega, et surtout une connaissance absolue des aspects juridiques de la gestion d'auteurs, puisque les auteurs de logiciels seront considérés comme les Rita Mitsouko ou n'importe quel artiste. Ce sont les mêmes types de contrats, les mêmes types de statuts, c'est une garantie pour les auteurs d'un groupe qui est au quatrième ou cinquième rang mondial d'édition musicale.

De plus, il y a la production vidéo et cinéma, c'est donc pour nous une banque d'images et de sons fantastique. Ce sont des gens fabuleux : Pink Floyd a enregistré aux studios Virgin, Mike Oldfield aussi, c'était quelque chose d'extraordinaire. J'y étais la semaine dernière, aux studios Virgin, ça fait quelque chose.

- Vous avez quand même perdu quelque chose avec cette histoire d'Infogrames, c'est le concept que vous avez créé, "Hata hata oglo ulu" (la prière rituelle d'ERE Inforrnatique, NDLR), qui devient sous droit d'auteur d'Infogrames, et puis les logos.

C'est très bien comme ça. Je me suis beaucoup impliqué là-dedans, mais l'univers Exxos, c'est toute l'équipe qui l'a créé, c'est Didier Bouchon qui a réalisé le logo, il y a Rémi Herbulot, Michel Rho, Stéphane Pick, tous ces gens-là.

- Vous en niez la paternité ?

Moi, j'étais simplement à un poste où je pouvais frapper du poing sur la table dans une réunion, mais seul, je n'aurais rien pu faire du tout. J'ai été un catalyseur, la folie a été collective au groupe. Ce n'est pas de la fausse modestie, on a plein de projets...

Exxos, c'était bien, mais ça n'aurait pas pu tenir très longtemps. Nous nous serions essoufflés. C'était une manière d'apprendre, presque un galop d'essai. Je regrette, c'est certain, mais il y a d'autres choses à faire.

- Et Blood 2 ? Quand ? Je suppose que les droits appartiennent à Infogrames ?

Non, on a récupéré tous les droits. Blood 2 sortira un jour. Mais dans le cadre de Virgin, on a une politique de marché beaucoup plus large. Blood n'a pas été quelque chose de très important aux États-Unis, malheureusement. Il a marché mais il y a eu un problème tout bête : il n'y a pratiquement pas de presse micro là-bas pour informer les consommateurs, ce sont donc les distributeurs qui font les efforts pour mettre en place les produits. Or, il y a un film d'Erol Flynn qui s'appelle Captain Blood, qui a été diffusé des dizaines de fois sur les télés américaines, et tous les gamins connaissent ce nom. On ne savait pas ça. C'était l'histoire d'un médecin sur un bateau pirate, qui faisait des saignées, etc. Et les gens ont fait une relation entre le logiciel et le film ce qui fait que le produit n'est pas resté très longtemps dans les "charts". On a été numéro 5, quand même, pendant un mois ou deux. Mais on aurait pu être mieux placé.

Par contre, on a eu un grand succès d'estime auprès de la profession, auprès de Cinemaware, de Mindscape, d'Epyx ou d'Origin System. Cela n'a pas été un gros succès commercial, dommage. On a donc décidé de faire Blood 2, mais avant on fera d'autres produits. Il faut absolument qu'il y ait trois produits phares qui rayonnent, trois perles, pour imposer le logo. On parlera un peu plus de ces produits d'ici quelques mois. Il y a quelque chose qui sortira en mars 1990, mais pour l'instant on n'a pas de titre. Et puis un grand projet pour 1991.

- Ah oui ? Quoi ?

Je ne peux pas en parler en ce moment. On a commencé à travailler la semaine dernière et il y a un an et demi de travail, alors c'est un peu trop récent pour en parler.

- Cryo, la nana-emblème qui vient remplacer Exxos, c'est votre inspiratrice ?

Elle est beaucoup plus humaine qu'Exxos, elle est beaucoup plus calme, j'ai voulu mettre de la sérénité et de la paix, c'est quelqu'un qui préserve les gens, et ses élus ont des pouvoirs. On va le démontrer bientôt. Ce sont des pouvoirs psy fabuleux, et on va naturellement en tirer parti. L'axe de communication de Cryo, ce seront les pouvoirs. On verra peut-être des gens qui lévitent, je ne sais pas encore...

Cryo

- Qu'est-ce que vous avez fait comme études ?

J'ai eu une scolarité différente, car j'ai été très tôt interne dans un collège, et je n'aspirais qu'à une chose, me barrer. J'en suis sorti en sixième, j'y suis resté de huit ans à treize ans, après mon certificat d'études. Je voulais soit ne rien faire, soit tout faire. Finalement, j'ai eu un CAP de cuisine. Avec ce petit bagage, j'avais un groupe de rock à l'époque, je me suis mis à voyager, ce que j'ai fait pendant dix ans. J'ai travaillé en Suisse, en Polynésie, aux États-Unis, j'étais avec ma guitare, c'était l'époque baba. Je suis vraiment de cette cuvée-là.

Philippe Ulrich

- Vous avez quel âge ?

38 ans. L'époque était extraordinaire parce qu'il y avait plein de gens qui envoyaient tout balader, qui quittaient leur milieu, leurs études. Aujourd'hui, quand je rencontre des gens de ma génération, je m'aperçois qu'il y a eu un cheminement commun.

- Vous avez fait l'Inde ? Vous êtes un rescapé de Katmandou ?

Non, j'ai été à Karachi, mais j'ai plutôt exploré le Pacifique Sud, et d'autres pays superbes.

- Vous avez donc été musicien pendant dix ans.

A 14 ans, j'ai eu ma première guitare. J'ai appris à jouer seul, la première fois que j'ai eu la guitare entre les mains, j'ai écrit un morceau. Je n'ai jamais su jouer quelque chose de quelqu'un d'autre. A une période, j'ai loué une sorte de grande ferme dans les Landes, j'ai fait de la musique avec des copains. Un jour, j'ai rencontré un type qui s'appelait Nicolas Peyrac, qui venait de faire une superbe chanson, "So Far Away From LA". Il m'a conseillé d'aller voir les éditions Eco Music. J'y suis allé, j'ai rencontré un type nommé Philippe Constantin, qui m'a dit : "Tu restes là, tu nous intéresses".

J'ai appris plus tard qu'il éconduisait des tas de gens. J'ai eu de la chance. Et puis il a fondé les éditions Clouseau Music, il distribuait Pink Floyd, Elton John, Mike Oldfield, parce qu'à l'époque, Virgin n'était pas implanté en France. C'est ce noyau qui est devenu Virgin. Il m'a fait faire mes premières maquettes, qui m'ont servi par la suite à faire mon premier album et quatre 45 tours sous mon nom, chez CBS.

- On les trouve encore, ces disques ?

Oui, dans des bacs à Santiago. Des amis m'ont téléphoné en me disant qu'ils en avaient trouvé plein là-bas et que ça se vendait comme des petits pains. A l'époque, j'habitais dans une chambre de bonne, on vivait en piquant des camemberts dans les supermarchés. De temps en temps, on était invité dans des cocktails très chics, parce que la maison de disques nous connaissait, ce qui fait qu'on avait une vie en demi-teinte. Il m'est arrivé de chanter en direct à Europe 1, de signer des autographes sans avoir trois francs pour rentrer en métro.

- C'était quel genre de musique ?

J'étais déjà passionné par l'informatique, mais le ZX80 n'était même pas encore sorti. C'est lui qui l'a fait découvrir vraiment l'informatique, en fait. A l'époque, on avait construit avec François Paupert (toi ici ? NDLR) une boîte à rythmes avec un programmeur de carillon de porte, et j'avais mis des cartes qui faisaient des impacts, je créais des rythmes répétitifs et je jouais par-dessus. J'aimais beaucoup la Cold Wave. A l'époque, j'étais... chauffeur de Rika Zaraï Comme je la conduisais souvent au studio Z, j'en profitais pour y aller la nuit et enregistrer des petits bouts.

- Vous faites encore de la musique ?

Je caresse toujours l'idée de refaire un album, mais il n'y a plus l'urgence qu'il y avait à l'époque. J'ai au moins 150 morceaux prêts, que j'aimerais bien concrétiser. J'ai un studio MIDI classique avec un échantillonneur, un Atari...

- Vous n'avez que des échantillonneurs ?

J'ai aussi un Roland D110, un Korg M1, Stéphane Pick a un Akaï S900, Rémi Herbulot a des échantillonneurs aussi, on se réunit et on travaille ensemble.

- Qu'est-ce que vous utilisez comme séquenceur ?

Tous : Pro 24, Creator, Cubase... On avait même projeté d'écrire un séquenceur, mais il faut faire des choix, ça demande trop de temps de développement. Mais le matériel, ce n'est pas important, ce qu'il faut, c'est extraire ce qu'on a dans la tête. J'ai le projet, pour Blood 2, de donner un Compact Disc en même temps que le jeu. J'ai déjà travaillé six mois dessus. C'est ça qui est idéal avec un séquenceur, c'est qu'on peut commencer à bosser sur un morceau, l'abandonner, y revenir plus tard, changer les sons... En fait, je voudrais sortir un seul album, mais un bon. J'ai aussi commencé à écrire un bouquin. Et comme on ne peut pas tout faire à la fois...

- Vous êtes New Age ?

Je ne sais pas vraiment ce que ça recouvre, le New Age. Je crois que le New Age n'est pas encore né. Si c'est faire une nappe de synthétiseurs pendant un quart d'heure, je ne me reconnais pas là-dedans. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas la maîtrise de l'instrument, c'est le résultat final, l'émotion. La musique d'expert ne m'intéresse pas. Quand je fais des séquences rapides, je le fais à la souris. Avant, je passais des heures, parfois des jours pour mettre en place un effet de quelques secondes, aujourd'hui, quelques clics et c'est fait. C'est ça, le symbole des années 1990. Un Compact Disc pourra contenir des images et des programmes, et il y a là un défi formidable. Les créateurs seront ceux qui pourront exploiter cela.

- Vous voulez dire que les artistes des années 1990 seront ceux qui maîtrisent la technologie, de même que les artistes des années 1960 étaient ceux qui maîtrisaient le manche de leur guitare ?

Oui, et le New Age, c'est une symbiose entre la technologie et la nature. Si on essaye de le qualifier, c'est une génération de gens qui ont connu des choses horribles comme la guerre du Viêtnam, et qui ont maintenant moins peur de la technologie, on aime les belles voitures mais en même temps on essaye de respecter la nature, on va essayer de vivre dans le troisième millénaire en mélangeant nature et science.

Ce mouvement, il est surtout vivant chez les gens qui ont trente ou quarante ans aujourd'hui et qui sont à des postes de contrôle de la société, d'anciens babas, des types qui ont vécu plein de choses dans leur jeunesse.

- C'est-à-dire que ceux qui rêvaient d'un monde meilleur en 1968 sont ceux qui ont maintenant les moyens de réaliser ce rêve ?

En ayant mis de l'eau dans leur vin, bien sûr, mais c'est sûr que ce sont eux qui créent l'Airbus, les voitures, les navettes spatiales...

- Il n'y a pas un paradoxe entre la communication, l'interactivité, l'avènement du Minitel, d'une part, et d'autre part le fait que tout le monde devienne de plus en plus individualiste ?

En fait, on cause différemment, c'est tout. Moi, j'ai une CB, je parle à des gens tous les jours. Pourquoi les gens ne parlent pas, parce qu'il y a une pression sociale qui les empêche de s'exprimer. Quand tu prends le métro, que tu sens la pesanteur, tu comprends. Mais je suis quand même persuadé qu'on vit mieux en France aujourd'hui qu'il y a vingt ou trente ans. La technologie n'apporte pas forcément le bonheur, mais elle y participe. Les gens sont plus heureux, plus mûrs, même s'ils ont l'air renfermés. Rien ne dit que chez eux, ils ne s'éclatent pas comme des bêtes. J'ai plein d'amis avec qui je passe des soirées fantastiques, et peut-être que dans le métro ils font la gueule. L'essentiel, c'est d'avoir des valeurs dans sa tête, et voir le côté positif des choses.

Il y a toujours les forces du bien et du mal, il faut savoir les distinguer. Il faut apprivoises la science, ne pas en avoir peur. Pour moi, l'espèce humaine va muter. Quand on apprend à taper sur un clavier, c'est déjà une mutation, on n'est pas prévu pour ça génétiquement. Mais dès qu'on commence à apprendre, les neurones se mettent en place et font évoluer le reste.

- Revenons à l'informatique. Vous avez donc commencé avec le ZX80 ?

Quand j'ai vu ça, PRINT machin, INPUT x, ça a été un choc. Il y a sept ans de ça, il faut se remettre dans le bain. J'avais déjà vu des Apple, bien sûr, mais c'était tellement hors de mes moyens que je n'y pensais même pas. Le ZX80, le problème, c'est qu'il n'était pas capable de traiter des données et d'afficher une image en même temps, ça clignotait. Mais j'ai trouvé un moyen de synchroniser l'affichage et j'ai fait une sorte de Space Invaders. Je pleurais toutes les larmes de mon corps en jouant, mais quel plaisir. Mon entourage me prenait pour un fou ! Mais ça a été le choc.

Comme j'avais des problèmes avec ma maison de disques, je me suis engouffré là-dedans. Quand le ZX81 est sorti, je l'ai acheté et j'ai fait un Othello. Il a été publié par Direco (l'importateur Sinclair, NDLR). Je n'avais pas de contrat, je leur ai donné. Cinq ans après, l'usine de duplication m'a dit qu'ils en avaient vendu près de cent mille exemplaires, ils le donnaient avec la machine. Et Emmanuel Viau avait fait aussi un Othello en langage machine, qui était de l'autre côté de la cassette. C'est comme ça que j'ai rencontré Emmanuel. Et c'est parce qu'on s'était fait avoir, sur ce coup-là, qu'on a décidé de fonder notre propre maison d'édition.

- Vous avez continué à programmer ?

Oui, j'ai fait un truc qui s'appelait Panic, pratiquement en même temps, une maison avec des bonshommes qui tombaient, il fallait construire des échelles, il y avait une araignée dans un coin qui sautait d'un mur à l'autre, j'ai adapté ça ensuite sur Laser, sur Jupiter Ace...

- Le Memotech 512 ?

Absolument.

- On ne peut décidément pas se prétendre informaticien si on n'a pas travaillé sur Memotech.

Oui, on a travaillé sur tout ça. Et puis on a commencé à avoir des auteurs dans le cadre d'ERE Informatique, alors il a fallu que je consacre du temps aux emballages, un travail d'édition proprement dit. C'est à cet époque que Marc-André Rampon (aujourd'hui directeur d'Upgrade, NDLR) est venu nous voir avec un produit fabuleux qui s'appelait Cobalt, ou Mission Delta, et il est rentré dans la société. Le soir, on faisait des boeufs musicaux avec Marc-André Rampon, Laurant Weill (de Loriciel, NDLR). On voyait parfois surgir un cow-boy qui s'appelait Bruno Bonnell (cofondateur d'Infogrames, NDLR), qui nous achetait des caisses de logiciels pour les vendre sur les marchés à Lyon. C'était le début, aucune autre boîte ne faisait ça. Les chiffres d'affaires se multipliaient au fil des années. La genèse...

- Racontez-nous la rencontre avec Didier Bouchon (co-auteur de Captain Blood, NDLR).

C'était à un Micro-Expo. Il y avait une sorte de manette à l'envers qui faisait le rôle d'une table traçante, Graphiscop, et Didier avait tout simplement fait un dessin pour la démonstration de Graphiscop. En fait, la vérité, c'est qu'il avait interfacé une souris Thomson sur l'Amstrad et il avait fait le dessin à la souris. Il a jamais voulu le dire ! Ce qui m'a impressionné, alors, c'était la qualité du graphisme. Et puis il m'a montré sa souris, et je me suis rendu compte qu'il était capable de bidouiller. Et on a discuté, il avait fait une école de décoration intérieure, des effets spéciaux pour le cinéma, de la peinture...

A ce moment-là, venait de sortir chez ERE Informatique un produit qui s'appelait Explorateur 3, qui créait des paysages fractals, au même moment l'Atari venait d'apparaître. J'en ai donné un à Didier, en lui disant qu'il fallait qu'il se mette à programmer dessus. On a commencé à délirer sur un personnage qui "penserait" de façon fractale. Il a appris l'assembleur 68000 et a commencé à créer des effets graphiques assez hallucinants. C'est comme ça que Captain Blood est né. C'était la base du logiciel. L'Arche était le vaisseau qui recueillait tous les chromosomes de tous les êtres vivants.

Ça a changé un peu pour des raisons techniques et de temps, Didier était presque à la rue, des huissiers venaient frapper chez lui tous les jours, ça a mis un an, pendant lequel on a passé notre temps à douter du résultat final. Plus d'une fois, on a failli renoncer. Et puis il est sorti, et le succès qu'il a remporté a été à la fois une souffrance et une joie, parce qu'on savait qu'on aurait pu aller beaucoup plus loin, si on avait eu le temps...

- Est-ce que vous croyez que l'ordinateur peut un jour égaler l'être humain ?

Cela n'a aucun intérêt. Techniquement, c'est possible, il suffit de créer des processeurs rapides avec des tas de mémoire. On peut envisager une technologie qui au lieu d'être binaire, puisse fonctionner sur huit états différents, par exemple. Pour l'instant, l'informatique, c'est en deux dimensions. Ce qu'il faut atteindre, c'est la "3D" logique, le relief. Quant à imiter l'homme, c'est inutile, on en est déjà 5 milliards d'êtres humains, ça va comme ça.

En revanche, mon ordinateur de poche calcule beaucoup plus vite que moi, il est là pour me simplifier la vie. C'est sûr qu'il serait agréable d'avoir dans son placard une androïde qui mélangerait les gènes de quelques nanas bien foutues, avec qui on pourrait passer une soirée de temps en temps, qu'on pourrait même louer comme une cassette vidéo. Mais ce n'est pas le but. Regardez un Airbus : chaque programme est en triple exemplaire, et un programme de supervision est chargé de tester la cohérence des données. Quand on voit cela, quand on voit les images de Jupiter qui nous sont parvenues il n'y a pas longtemps, ça ne pourrait pas exister sans l'ordinateur. C'est ça qui est fabuleux ! Dans certains domaines, l'ordinateur nous a dépassés. C'est une sorte de super-prothèse pour l'homme.

- Vous lisez ?

Écoutez, je ne peux plus lire. Alors que j'ai passé dix ans de ma vie à ne faire que ça. Là, j'ai une sorte de pression intérieure qui fait que je dois écrire avant de recommencer à lire, pour ne pas être influencé.

- Et vous lisiez quoi, de la science-fiction ?

Pas du tout, je n'en ai jamais lu.

- C'est pourtant votre univers ?

Justement, mon univers, je le porte en moi. Ce qui est irritant, c'est quand tu crées quelque chose et qu'on te dit que ça a déjà été fait par quelqu'un. Et puis je n'aime pas la science-fiction classique. Vers 14-15 ans, j'ai lu tout Freud, tout ce qui existait sur Einstein, notamment le bouquin de sa secrétaire. J'adorais la poésie, aussi. Cela m'a tellement marqué que je suis parti en Suisse pour aller dans cet endroit magique où sont nés Freud à Ulm, et Einstein à Berne. J'y suis resté deux ans. Quand je suis revenu en France, j'ai passé un an à écrire des chansons et à gratter ma guitare. De cette époque, j'ai gardé un projet de logiciel "hypnotique". Ce serait un peu trop long à expliquer, mais il n'est pas du tout exclu qu'il sorte un jour.

- Vous regardez la télé ?

Oui. Je suis extrêmement voyeur, je regarde n'importe quoi. J'écoute même la CB pendant que je regarde la télé. J'écoute la radio, les informations... Tout ça, ce sont des prothèses, comme des capteurs. Aujourd'hui, on ne peut pas vivre sans être ouvert sur le monde extérieur, il se passe tellement de choses... Je suis persuadé qu'on n'existe que par les autres, que tout agit sur tout. C'est pour ça qu'il est important de savoir ce qui se passe.

- Vous allez au cinéma ?

Pratiquement pas. Les trois derniers films que j'ai vus, c'étaient Indiana Jones, Alien II et Alien.

- Vous préférez Alien I ou II ?

Le I, sans conteste possible. Le II est très fort, mais le premier est plus crédible, plus novateur.

- La date de sortie de Blood 2 ?

Noël 1991. Mais là, ça sera très ambitieux. On s'adressera à des millions de personnes. On a la chance d'avoir une sécurité financière suffisante, grâce aux produits déjà sortis, pour tenir encore un an ou deux. On va en profiter pour faire quelque chose de parfait.

- Comment voyez-vous le futur de l'informatique, sur un plan technique ?

Je ne sais pas ce qui apparaîtra de nouveau, comme interface utilisateur. Ce que je sais, c'est qu'il faudra accélérer nettement la vitesse des processeurs et les capacités mémoire. Un logiciel sera acceptable lorsqu'il pourra comporter une bande son d'une heure, par exemple, comme un film. Mais ça, ça demande des capacités qui n'existent pas pour l'instant, encore que le CDI (Compact Disk Interactif) soit peut-être une solution. Mais ce qui manque principalement, ce sont les scénarios. Les Steven Spielberg du logiciel, ce sont ceux qui construiront des univers cohérents. Les gamins ne liront pas Jules Verne de toute éternité, ce n'est pas possible. Il faut que l'on avance.

- Est-ce que les consoles vous intéressent, en tant que développeur ?

Bien évidemment. Les grands jeux des trois années qui viennent seront créés pour les consoles. Pour une fois, la technologie suit ! La balle est dans le camp des créateurs. En France, on a raté le marché 8 bits. Mais pendant que les Américains et les Anglais développaient sur 8 bits, on a pris une petite avance sur 16 bits. C'est cette avance qu'il faut exploiter.

- Avec qui aimeriez-vous travailler, dans le monde informatique ?

Sur le plan technique, personne. J'ai tout ce qu'il faut. Comme créateurs, Steven Spielberg sûrement, Jean-Michel Jarre pour certains univers sonores, Frank Herbert, Moebius, des gens comme ça. On est en pourparlers avec Moebius, justement. Cela fait un an qu'on discute avec Alejandro Jodorowsky et les Humanos, sur l'Incal, par exemple. Mais c'est difficile, il faut prendre le marché en compte. Je voudrais par exemple adapter le tarot d'Alexjandro Jodorowski. Vous savez que Jodo, c'est le plus grand spécialiste mondial du tarot, alors avoir sa tête et sa voix numérisée dans un programme... Mais c'est un projet fou.

- En fait, vous considérez l'informatique comme la continuation logique : papyrus, imprimerie, radio, télé...

Complètement. Quand on arrive à retirer de l'argent d'un distributeur de billets, c'est une modification profonde de l'homme, une prothèse. Ce qui est révélateur, c'est qu'il n'y a pas de nom pour ce qu'on fait : informaticien, c'est trop vague, ça recouvre tout. Dans les années 1990, il faudra trouver des noms, définir exactement ce qu'on fait. Ouvrir sur le monde de demain.


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